miércoles, 16 de septiembre de 2015

Cours d´Espagnol

COURS D´ESPAGNOL

Manuel G. Sesma

Saumur, décembre 1944[1]

Publicado: "L´Espagne Républicaine)


Nota bene. Les remarques faites sur le caractère français au cours de cette nouvelle n´ont nullement la prétention de constituer une véritable étude de psychologie du peuple français. Il ne s´agit qu´un aimable passe-temps. L´auteur.

“Alors croyez-vous, Monsieur, que les différences linguistiques entre l´espagnol et le français expliquent les différences de tempérament de nos deux peuples et s´expliquent à leur tour par celles-ci...?”
         La question m´était posée par une jeune fille. Elle s´appelait ... Bon, nous l´appellerons Jacqueline. J´avais fait sa connaissance à la “plage” de Saumoussay. Elle y venait comme moi, depuis quelques jours, passer les dernières heures du soir. C´était pendant l´été 1944. Jacqueline n´était pas du pays, mais elle y passait ses vacances. Elle était coquette et intelligente. Je la rejoignais après mon travail, sans rendez-vous préalable. Il n´en était pas besoin. Un soir, elle me dit qu´elle aimerait apprendre l´espagnol. Je compris. Elle voulait nouer un flirt discret. Elle s´ennuyait dans la contrée. Je lui offris sur le champ mes services de professeur... en chômage professionnel. (A ce moment, je travaillais comme manoeuvre à la Perriere.) Bien entendu, sans aucun intérêt... matériel. Et je commençai à lui faire des cours et la cour... C´est ce qu´elle cherchait. Je me dis philosophiquement que tous les chemins sont bons pour parvenir au coeur – ou du moins, aux lèvres – d´une belle qui s´ennuie et qui vous plaît...
“Mais oui, Mademoiselle – lui disais-je ce soir. Je suis convaincu que rien ne serait plus facile que de dresser un tableau de psychologie différencielle hispano-française, en invertoriant les différences de nos deux langues.
-         Allons! Allons! Je pense que vous ne serez pas capable de déduire nos différences de caractère du fait que, pour saluer quelqu´un, nous disons “Bonjour” et que vous dites “Buenos días...”
-         Que pariez-vous, Mademoiselle...?
-         Moi? Rien du tout.
-         Alors ce n´est pas la peine de vous en faire la démonstration.
-         Pourquoi...? Cela pique ma curiosité.
-         Parce qu´elle est trop intéressante, pour la faire sans aucun intérêt...
-         Zut! Parions, si vous voulez, le roman que j´ai dans mon sac.
-         Voyons-le au préalable.
-         Tenez: “La Pharisienne” par François Mauriac.
-         Il n´est pas mal, Monsieur?
-         Oui, Mademoiselle. Ce que vous ignorez assurément, c´est qu´en Espagne il y a aussi un roman analogue, portant exactement le même titre.
-         Postérieur à celui-ci...?
-         Non, antérieur, puisqu´il date de 1863.
-         C´est curieux.
-         Le plus curieux est que son auteur est également un célèbre romancier catholique: Fernan Caballero. Une femme.
-         Mais Fernan Caballero me paraît un nom d´homme.
-         En effet, Mademoiselle. Mais il s´agit d´un pseudonyme.
La romancière s´appelait Cécile Böhl de Faber.
-         Et bien, acceptez-vous le pari...?
-         Vous savez, je préférerais plutôt une autre chose...
-         Alors pourquoi cette hésitation sans fondement...? Vous ne risquez rien.
-         Bon, bon. Racontez-moi cette histoire, s´il vous plaît.
-         Mais vous engagez-vous: oui ou non...? Autrement, je ne satisfais pas à votre curiosité.
-         Eh bien... et bien..., soit.
-         Parfaitement, Mademoiselle.
Prenez note, pour commencer, de tous les détails que je remarque dans le mot “Bonjour”: a) deux mots: “bon” – “jour”, qui ont perdu leur individualité morpohologique pour devenir un seul terme: “bonjour”, b) deux voyelles: o, u, qui ont perdu leur personnalité phonétique, pour en acquérir ensemble une troisième différence: ou; c) le son de j, qui est en français une consonne palatale chuintante moyenne, tandis qu´il est en espagnol une gutturale très aspirée; d) enfin, l´accent tonique porté sur la dernière syllabe non muette, comme dans tous les mots français, tandis qu´en espagnol on le porte souvent sur d´autres syllabes. Par exemple, dans “buenos días”, on le met sur les avant-dernières syllabes.
-         Et quelles conséquences tirez-vous de toutes ces remarques...?
-         Vous le verrez tout à l´heure. Permettez-moi encore d´ajouter quelques observations.
En espagnol, toutes les lettres conservent toujours leurs personnalité phonétique, sauf l´u muet des syllabes que, qui, gue, gui (comme en français). Dans votre langue, non. Tout d´abord, le cas des voyelles qui perdent leur son primitif est aussi courant que celui des voyelles qui le gardent. Sinon, examinez votre répertoire de voyelles composées de plus d´une lettre – environ une douzaine- ¡de voyelles nasalisées et de voyelles muettes! Quant aux consonnes, vous en avez environ une dizaine qui perdent dans certains cas leur valeur phonétique primitive: le t dans action, le d dans grand homme, le f dans neuf ans, etc... Naturellement en espagnol il n´y a pas de lettres ni de syllabes muettes, tandis qu´en français vous en avez en quantité respectable.
-         Mais, mon cher Monsieur, où allez-vous avec cette histoire bizarre de lettres et de syllabes muettes, de mots qui perdent leur individualité morpohologique, de voyelles qui perdent leur personnalité phonétique, etc., etc.?
-         Et bien, je vais conclure que la phonétique et la Morphologie de la langue française réflètent justement l´idiosyncrasie du peuple français. En effet, le Français pris individuellement – je parle du Français moyen, bien entendu – a une personnalité effacée, comme les lettres d´une voyelle composée, et parfois, il n´en a point, comme les lettres et les syllabes muettes de sa langue.
-         Ah! non, Monsieur. Vous nous insultez.
-         Pas du tout, Mademoiselle. Un grand psychologue et écrivain de langue française, Frédéric Amiel, est encore allé plus loin, puisqu´il affirme dans son célèbre “Journal”, que les français, pris individuellement, sont des Zéros [2].
-         Je proteste contre cette appréciation. Et les françaises...?, sommes-nous aussi des zéros...?
-         Oh! non, Mademoiselle. Les femmes ne sont jamais des zéros, mais des chiffres significatifs. Souvent, hélas!, tros significatifs...
-         Bon, bon, laissez de côté les plaisanteries.
-         En tout cas, l´opinion fâcheuse d´Amiel a une belle contrepartie. C´est que les français les plus dépourvus de personnalité possèdent un sentiment très dévéloppé de la sociabilité et qu´ils s´unissent spontanément comme les éléments phonétiques de leur langue, pour former des ensembles harmonieux et bien caractérisés.
-         C´est vrai.
-         Mais oui, Mademoiselle. Et cela explique que la France avec des individualités faibles, soit devenue un peuple puissant, et avec des zéros, une quantité respectable au point de vue international. C´est parce que ces zéros ont su se ranger opportunément derrière un chiffre significatif qui les a valorisés: Charlemagne, Louis XIV, La Convention, Bonaparte, Charles de Gaulle...
-         Et les Espagnols, n´ont-ils pas le sentiment de la sociabilité aussi dévéloppé que les Français...?
-         Helas! Non, Mademoiselle. Nous souffrons d´hyperesthésie individuelle, nous les Espagnols. Nous gardons tous farouchement notre personnalité et aucun ne consent à faire des concessions. Nous sommes comme les sons de notre langue, aucun ne veut s´effacer ni se sacrifier. Le résultat le voici: notre peuple composé d´individualités fortes qui s´imposèrent jadis á l´univers entier, est devenu une puissance faible. Nous avons employé nos énergies à nous entre-tuer et à nous ruiner.
-         C´est dommage.
-              En effet, et c´est pour cela que nous sommes exilés à présent en si grand nombre. Si au moins notre séjour en France servait à nous inculquer votre sens de la sociabilité, de la tolérance et du respect mutuel, notre exil ne serait pas tout à fait infructueux. Il est vrai que c´est surtout aux réactionnaires de mon pays qu´il faudrait inculquer ces vertus civiques élémentaires. Ils ont encore la mentalité de l´homme des cavernes. Mais enfin ne nous écartons pas du sujet de notre pari.
-         C´est ça.
-         Je vous ai déjà fait remarquer dans le mot “bonjour”, à propos du J, que celui-ci est en français une consonne palatale chuintante moyenne, tandis qu´il est en espagnol une gutturale très aspirée. Cela veut dire que le j français a un son très adouci par comparaison au j espagnol. Eh bien, ce phénomène se répète dans toutes les autres consonnes qui donnent à l´espagnol son cachet d´énergie et de virilité: le c et le g devant e, i; le ch, ll, r, s et z. Tous ont en français un son plus mou.
Pour adoucir encore votre phonétique, vous employez d´autre part, la nasalisation, l´élision, la liaison, l´accentuation tonique uniforme, la cédille, l´apostrophe et je ne sais combien de “trucs” que nous ne connaissons pas en espagnol.
-         Cela veut dire, en fin de compte, que notre phonétique est plus riche que la vôtre.
-         Plus riche...? Il serait peut-être plus exact de dire plus nuancée. Il suffit de rappeler que vous avez six voyelles-lettres et plus d´une vingtaine de voyelles-sons! C´est un record.
Mais cela veut dire aussi que le français est une langue moins virile que l´espagnol, comme votre tempérament est moins énergique que le nôtre.
-         Moins énergique ou moins violent...?
-         Comme vous voudrez. En tout cas, il est indiscutable que le tempérament français est beaucoup plus doux – surtout dans le doux Anjou – que le tempérament espagnol, et justement la douceur de votre phonétique n´est qu´une conséquence et un reflet de ce tempérament.
-         Corollaire: l´espagnol est une langue masculine; le français, féminine ou à peu près... Voilà ce que vous voulez insinuer. N´est-ce pas, Monsieur...?
-         Oh! pas cela précisement. Remarquez cependant qu´un grand érudit espagnol qui connaissait très bien le français, le P. Feijoo, parlait, déjà au XVIII siècle, de “la mollesse efféminée” du français par opposition à “la vaillance virile” de l´espagnol.
La langue française  - écrivait-il – glisse; l´espagnole frappe[3].” De toute façon il serait inexact de dire que le français est une langue féminine, puisque les langues n´ont pas de sexe.
-         Ah!
-         On peut bien cependant affirmer que le français a un tas de caractères féminins.
-         Tiens! Où se trouvent-ils...?
-         Partout, Mademoiselle. Non seulement dans sa phonétique molle et nasillarde, mais dans sa morphologie, sa syntaxe et son orthographe.
-         Voyons, voyons.
-         Apprenez tout d´abord – si vous ne le savez pas – que votre langue est plus artificielle qu´une femme coquette.
-         Et pourquoi pas plus qu´un beau petit-maître...?
-         Oh! allez-vous comparer, Mademoiselle, l´artifice d´un petit-maître avec celui d´une coquette...? Les trois quarts des attraits de celles-ci sont un trompe-l´oeil. Ôtez à la coquette la plus belle, son fard, sa coiffure et sa toilette et vous verrez ce qui reste de sa beauté.
-         A peu près ce qui restera de la prestance du don Juan le plus présomptueux, si vous le mettez en caleçon et si vous l´obligez à garder la barbe une semaine...
Mais dites-moi, Monsieur: pourquoi la langue française est-elle artificielle...?
-         Parce que ce n´est pas le peuple français qui l´a forgée – je parle du français moderne -, mais les littérateurs et les grammairiens hellénisants et latinisants du XVIème siècle, les courtisans italianisants de Cathérine de Médicis et les hispanisants de Louis XIII, les précieuses de l´Hôtel de Rambouillet, Ronsard et Mlle. Scudery, Malherbe, Vaugelas, etc., etc. Je lisais il y a quelques jours dans un auteur de chez nous que le français moderne ressemblait au visage de ces comédiennes chez qui l´abus du fard a pour toujours fané la fraîcheur de la jeunesse.
-         Peut-être. En tout cas, l´artifice de votre langue ne se discute plus. C´est un fait historique.
-         De toute façon, vous ne nierez pas sa beauté.
-         En effet, comme votre langue n´est pas riche, vos littérateurs ont essayé de la faire belle. (Et ils y ont réussi.) C´est-à-dire, ils ont fait comme ces parents qui veulent marier à tout prix leur fille et qui n´ayant pas de dot à offrir aux prétendants, essayent de les attirer par de brillantes apparences.
-         Beauté vaut mieux que richesse.
-         Beauté naturelle, oui; mais non beauté artificielle. Celle-ci s´acquiert à prix d´argent.
Voilà encore un autre trait féminin du français: sa beauté de cabinet de toilette.
-         Est-ce tout...?
-         Ah! non, j´oubliais encore le principal: son humeur capricieuse. Votre syntaxe, votre prosodie et votre orthographe sont plus arbitraires et bizarres qu´une femme hystérique.
-         Comment! Monsieur. Mais le français est la langue logique par excellence. Tout le monde y convient.
-         Croyez-vous? Pas moi, Mademoiselle.
Voyons. Dites-mois par exemple pourquoi le t sonne t dans digestion et il sonne c dans action; pourquoi photo s´écrit avec ph et fou avec f; pourquoi doux fait le féminin douce et faux, fausse; pourquoi bal fait au pluriel bals et bail, baux; pourquoi le a est muet dans août et aoûteron, et par contre il se prononce dans aoûté, aoûter, aoûtage et aoûtement, qui appartiennent à la même famille; pourquoi vous dites la Meurthe et Moselle, et le Maine et Loire, les quatre rivières étant également du genre féminin; pourquoi rien signifie nulle chose, étant donné qu´il dérive du latin res qui signifie quelque chose; pourquoi vous dites: “je vous le donne”, mettant le complément indirect devant le directe, alors que vous faites tout le contraire en disant: “Je le lui donne”; pourquoi vous écrivez: “c´est nous, c´est vous”, avec le verbe au singulier, et “ce sont eux, ce sont elles”, puisque “nous” et “vous” sont aussi pluriels qu´”eux” et “elles”; etc., etc.
Le français une langue logique...? Oui, aussi logique que les femmes.
-         Et l´espagnol n´a-t-il aucun caractère féminin...?
-         Non, Mademoiselle. Il est mâle et masculin de tous les côtés. Tenez; notre interjection la plus courante est: Hombre! (homme), tandis qu´en français vous employez souvent l´exclamation: Dame! (femme). C´est un détail. Encore un autre plus significatif? En espagnol le “pantalon” (la culotte) est masculin et l´”enagua” (le jupon) féminin, tandis qu´en français c´est le contraire. Naturellement on s´explique après parfaitement qu´en France tant de femmes portent la culotte et plus d´un homme, le jupon...
-         Et! eh! mon ami, est-ce de la philologie ou de la plaisanterie...?
-         De la philologie appliquée, Mademoiselle.
-         Appliquée à quoi...?
-         Diable! À la psychologie différentielle.
-         Comment! est-ce la suite de votre démonstration...?
-         Naturellement.
-         Et quelles conséquences tirez-vous de cette série de remarques amusantes...?
-         Les voici: le peuple français est un peu capricieux, comme l´orthographe de son idiome; un peu bellâtre, comme sa syntaxe; un peu artificiel, comme son lexique, et un peu féminoïde, comme toute sa langue.
-         Formidable! Savez-vous que je ne soupçonnais même pas que vous seriez capable de tirer tant de choses curieuses de la simple analyse du mot “bonjour”...?
-         Pourtant il me tarde de tirer encore la principale.
-         Laquelle?
-         Et bien, que j´ai déjà gagné notre pari et que j´ai le droit de vous embrasser... Alors...
-         Mais, y tenez-vous encore...?
-         Naturellement.
-         Oh! quel homme! Et pourquoi ne pas continuer vos élucubrations philologico-psychologiques...? Elles m´intéressent franchement.
-         Vous intéressent-elles ou plutôt vous amusent-elles?
-         Les deux choses à la fois.
-         Et bien, allons-y.
A présent je vais vous parler de quelques trouvailles très bizarres que j´ai faites dans votre idiome.
-         Je vous écoute.
-         J´ai aperçu dans votre langue les taches de vin de vos buveurs.
-         Oh! là - là!
-         Comment appelez-vous la gratification que vous donnez à un serviteur quelconque?
-         Pourboire.
-         Et bien, ce mot n´a pu être inventé et mis en circulation que par des dévots de la dive bouteille. Notez bien, Mademoiselle, que pourboire est un nom composé de pour – boire, et en conséquence lorsque vous en donnez un à quelqu´un, vous lui dites implicitement:
“Tenez Mr, pour que vous brûliez votre foie avec quelques verres d´alcool...”
Comme si une gratification ne pouvait pas avoir une autre application plus utile et plus sage...
-         C´est bien.
-         J´ai aussi découvert dans votre idiome les taches de graisse de vos gros mangeurs.
-         Vraiment?
-         Voyons: que dites-vous à des amis que vous voyez attablés...?
-         “Bon appétit, Messieurs, Mesdames.”
-         C´est une formule de politesse pantagruélique, puisque traduite littéralement, elle veut dire ceci:
-         “Messieurs, Mesdames: dévorez comme des cochons, jusqu´à ce que vous soyez bien rassassiés...”
-         Mais que dites vous en espagnol...?
-         “Buen provecho, señores” (bon profit, Messieurs); c´est-à-dire, “Messieurs, Mesdames: que ce que vous mangez vous fasse du bien”; ce qui est tout à fait différent. Votre formule convient à celui qui vit pour manger; la nôtre à celui qui mange pour vivre.
-         Croyez-vous que nous vivons pour manger, nous les français...?
-         Oh! non; mais, en général, vous mangez et buvez plus que nous.
-         C´est normal. La France est plus froide que l´Espagne.
-         En effet.
J´ai encore identifié dans votre langue la trace de vos avares.
-         Où?
-         Dans les expresssions “toucher de l´argent” et “obliger quelqu´un”. Toucher de l´argent est entrer en contact, parler, caresser l´argent de la main. C´est le plaisir d´Harpagon et du Père Grandet. Celui qui inventa cette expression était un avare. Et bien sûr, celui qui donna au verbe obliger le sens figuré de rendre service, n´avait pas non plus la moindre idée du désintéressement. Comme Harpagon, il ne donnait même pas le bonjour, il le prêtait et l´obligeait...
-         Épatant.
-         J´ai également identifié les empreintes digitales de vos escrocs.
-         Eh quoi! Les voleurs sont-ils aussi intervenus en l´élaboration de notre idiome...?
-         Sans doute. Qui a pu autrement inventer ces beaux euphémismes de “voler” et de “subtiliser” pour désigner leur activité? Voler signifie étymologiquement s´élever au-dessus du niveau des hommes, se mouvoir et maintenir en l´air au moyen d´ailes; et subtiliser, penser avec finesse.
Eh bien, n´est-ce pas le comble du raffinement euphémique que de traiter Messieurs les escrocs en archanges et en philosophes...?
-         Mais vous subtilisez encore plus que les philosophes et que les escrocs...?
-         Croyez-vous, Mademoiselle...?
Enfin, j´ai découvert dans votre langue le personnage le plus important de la France de tous les temps.
-         Il s´appelle...
-         Monsieur On.
-         Monsieur On...?
-         Mais oui, Mademoiselle, Monsieur On est le dictateur suprême de la pensée et de la vie française de toutes les époques. C´est seulement l´opinion, les goûts et les caprices de Monsieur On qui compte dans votre pays; et d´après ce qu´On pense, On dit, On lit, On s´habille, On mange, On boit, On fume, On danse..., tous les Français et Françaises pensent, disent, lisent, s´habillent, mangent, boivent, fument et dansent...
-         Très ingénieux, Monsieur. Mais toutes ces boutades philologiques se rapportent-elles aussi à l´idiosyncrasie du peuple français...?
-         Mais oui, Mademoiselle. Et voici mes conclusions: Le Français est bon buveur, bon mangeur, assez intéressé, trop indulgent avec les voleurs – surtout avec les voleurs de millions – et trop esclave de l´opinion des autres.
-         Il me semble, Monsieur que vous ne connaissez pas un personnage français aussi populaire que Monsieur On. Il s´agit de Monsieur Je-m´en-foute.
-         Mais si, Mademoiselle. Je le connais depuis longtemps. Monsieur Je-m´en-foute veut être la “contrefigure” de Monsieur On: la réaction de l´individu français contre la tyrannie de la collectivité; une sorte de Monsieur Anti-On. Mais en réalité Monsieur Je-m´en-foute, n´est que le laquais de Monsieur On: un laquais un peu insolent qui se permet de faire des grimaces à son maître, lorsque celui-ci tourne le dos. Vous vous fichez souvent des gens qui ne vous connaissent pas; mais vous n´osez pas, bien souvent, braver l´opinion de votre concierge, de votre coiffeuse, ou de votre couturière. Voilà la vérité.
-         Je crois que vous exagérez.
-         Et n´exagérez-vous aussi, en retardant la réalisation de votre pari...?
-         Comment! Insistez-vous encore...?
-         Et pourquoi pas, Mademoiselle...?
-         Vous vous moquez de moi.
-         Mais, me moquer de vous...? Pas du tout, Mademoiselle. Je ne me moque jamais des belles femme: je les aime.
-         Toutes...?
-         Toutes; mais... comme vous aimez en France.
-         Est-ce que vous aimez autrement en Espagne...?
-         Mais oui, Mademoiselle.
-         Sans doute, est-ce une autre de vos trouvailles philosophiques.
-         Justement.
-         Oh-là-là! Voyons, voyons cette nouvelle découverte.
-         Mais ne voulez-vous que nous changions de scène, Mademoiselle...? J´ai envie de marcher un peu et, en outre, une question aussi importante que l´amour mérite bien d´être traitée dans un plus beau décor.
En ce moment, le soleil atteignait presque l´horizon. Ses rayons filtrés à travers le feuillage, étaient comme des baisers d´adieu lancés au vent par une femme chérie qui s´en va.
Nous quittâmes l´endroit où nous étions assis. C´était à côté du petit moulin de Saumoussay. Nous repassâmes le petit pont sur le Thouet et nous nous mîmes à flaner par la rive droite. Tout à coup, nous répérâmes une barque attachée au tronc d´un peuplier.
- Voulez-vous que nous montions sur cette barque..?, proposai-je à Jacqueline.
-         Volontiers.
Je sautai le premier. Puis je donnai la main à la jeune fille pour l´aider à y monter. Nous prîmes possession de la barque et nous nous assîmes l´un en face de l´autre, pour garder l´équilibre. Jacqueline était en ce moment fascinante. Les rayons du soleil pâlissant illuminaient son gracieux minois, comme des cierges le visage d´une Vierge. Parfois elle penchait vers moi son buste et la pointe de son beau décolleté, en laissant entrevoir la courbe de ses seins, s´enfonçait dans mes nerfs comme le bout d´une épingle d´acier. Dans les eaux du Thouet parsemées de nénuphars fleurissants, se reflétait sa jolie silhouette comme celle d´une jeune déesse.
-         Alors, voulez-vous que je vous parle à présent d´amour...?
-         Oh! oui; avec plaisir.
-         Mais ignorez-vous que parler d´amour à une belle fille vaut autant que lui faire la cour...?
-         Ta, ta! Mais vous allez me parler d´amour, au point de vue philosophique, n´est-ce pas...?
-         C´est entendu...
-         Alors quand vous voudrez, Monsieur le Professeur.
-         Voici ma première trouvaille, Mademoiselle. Tandis qu´en espagnol les mots “amour”, “aimer” se rapportent exclusivement au sentiment supérieur d´affection, portée sur les personnes, vous désignez par le verbe aimer non seulement l´affection, mais l´attachement, le goût, le plaisir, le simple penchant pour n´importe qui et n´importe quoi (personne, animal ou chose). C´est ainsi qu´une femme française aime également son chapeau, son toutou et son amant...
-         Eh, eh! Monsieur: ne jouez pas sur l´équivoque.
-         Oh! pas du tout.
-         En tout cas, cela veut dire que nous aimons toujours beaucoup plus que vous.
-         Oui, en largeur, Mademoiselle, mais non pas en profondeur.
-         Croyez-vous?
-         J´en suis convaincu. Et je vais vous en faire la démonstration.
-         Philologique aussi...?
-         Exactement.
Remarquez tout d´abord que la plupart des mots français servant à désigner le sentiment amoureux sont féminins. Tenez: passion, affection, jalousie, amourette, liaison, idylle, idole, même amour au pluriel et parfois au singulier.
-         N´est-ce pas pareil en espagnol?
-         Pas du tout. En espagnol la plupart sont masculins: amor, cariño, afecto, enamoramiento, celos, idolo, idilio, etc.
-         Mais en français il y en a aussi de masculins: attachement, engouement, béguin...
-         En effet, nous en parlerons après.
-         Et quelle conséquence tirez-vous de cette particularité...?
-         Qu´en France l´amour est surtout un sentiment féminin et pour cela un peu trop large et trop peu profond.
-         Comment!
-         Mais oui, Mademoiselle. Quoique cela vous semble un paradoxe, l´amour est avant tout un sentiment viril. La démonstration de cette thèse nous menerait un peu loin et je vous en fais grâce. C´est pourquoi justement l´homme conjugue le premier verbe aimer et il le conjugue à la première personne, tandis que la femme le conjugue après et à la deuxième personne. Nietzsche a écrit avec profondeur que le bonheur de l´homme consiste à dire: “J´aime”, et celui de la femme à dire: “Tu m´aimes”.
Eh bien, cette mécanique amoureuse qui est propre aux sociétés où l´influence de l´homme prime celle de la femme, c´est-à-dire, à la plupart des sociétés, ne vaut-elle pas également pour les peuples où l´influence féminine pèse sur la vie collective autant ou davantage que l´influence masculine. C´est le cas de la France. Ici la femme commande en amour, comme dans la plupart des choses. Ici les hommes n´ont pas d´amantes, comme en Espagne, mais de maîtresses. Maîtresse veut dire étymologiquement femme qui commande. Voilà encore une autre trouvaille philologique intéressante.
Nous n´avons pas en espagnol un mot équivalent. Nous le traduisons “querida” (chérie), ce qui n´est pas du tout pareil.
-         Formidable! Savez-vous que je commence à prendre au sérieux votre philologie...?
-         Ecoutez encore. Vous m´avez objecté que vous avez en français, vous aussi, des noms masculins servant à désigner le sentiment amoureux. En effet, Mademoiselle. Vous avez “attachement”, d´attacher, lier, et vous attachez les hommes à vos jupes et à vos caprices comme vos loulous. Vous avez “engouement”, d´engouer, obstruer le gosier, et devant vos volontés les hommes ont le gosier obstrué et perdent automatiquement la voix. Vous avez aussi “béguin”, c´est-à-dire, un bonnet de petit enfant avec lequel vous endormez vos galants...
-         Eh, eh! Monsieur, arrêtez, arrêtez...! Vous commancez à dérailler.
Et en Espagne, les femmes ne vous attachent pas, ne vous engouent pas, ne vous coiffent pas la tête de... béguins...?
-         Non, Mademoiselle. D´ordinaire, les espagnoles nous aiment ou nous craignent. Ou bien elles nous aiment et nous craignent à la fois.
-         Ta, ta! Comme si vous étiez le bon Dieu! Que vous êtes prétentieux!
-         Que voulez-vous, Mademoiselle? La femme espagnole n´est pas aussi émancipée que la française. Elle n´a ni votre liberté, ni votre indépendance. En France, la femme est l´égale de l´homme: en Espagne, non.
-         Sans doute par votre faute. C´est vous qui maintenez les femmes sur ce plan d´infériorité.
-         Pas nous précisement. C´est le milieu; c´est l´éducation; ce sont les préjugés; c´est l´influence catholique et l´atavisme musulman.
-         Et quelle femme préférez-vous: l´espagnole ou la française...?
-         J´ai toujours préféré la femme que j´aime...
-         Jolie façon d´esquiver la question!
-         Pas plus jolie que votre façon d´esquiver la réalité de notre pari...
-         Mais, y tenez-vous toujours...?
-         Bien sûr, Mademoiselle. Serez-vous capable de ne pas faire honneur à votre parole.
-         Eh bien, soit. Mais vous tiendrez aussi la vôtre.
-         Mademoiselle, je suis un galant homme...
Nous nous levâmes. Le soleil s´était déjà caché derrière l´horizon. Le crépuscule dépliait sa pompe rayonnante comme un éventail d´or. Jacqueline, debout sur un angle de la barque, souriait. Je m´approchai d´elle et l´embrassai. Le balancement remua légèrement les eaux du Thouet. Les nénuphars frissonnèrent voluptueusement comme des coeurs caressés par une main d´amante...

Publicado en Francia : « L´Espagne Républicaine ».




[1] En el manuscrito (cuaderno 4): St. Cyr-en-Bourg, 28 Août 1944.
[2] Journal intime, 22-XII-1874.
[3] Théâtre critique universel, T. I, discours XV.

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