miércoles, 8 de agosto de 2018

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ESQUISSE BIOGRAPHIQUE DE MADEMOISELLE CLAIRON

À Mesdemoiselles Suzanne et Marcelle Boizart

Manuel García Sesma 

Saumur, le 26 juillet 1946

Ah ! la vie n´est pas un roman… !
Combien de fois n´entend-on pas ce reproche de la part des réalistes, mûris et désabusés à l´adresse des jeunes idéalistes, rêvant d´une existence supérieure dépassant la mesure du vulgaire ?
On pourrait cependant objecter à ceux-là que tout au contraire la vie est toujours un roman : brillant ou terne, amusant ou ennuyeux, sublime ou plat, mais en tout cas un véritable roman : à la Dickens ou à la Gorki, à la Kipling ou à la Zola.
Mais ils ont raison, les réalistes mûris et désabusés. Ils parlent du roman dans le sens d´une pure création de la fantaisie en opposition aux réalités tangibles de la vie. Et en effet, l´existence de la plupart des mortels n´a rien de fantastique ni d´extraordinaire. C´est d´une vulgarité et d´une platitude écoeurante. À peu près, comme celle des autres animaux de l´échelle zoologique.
Mais il y a, Dieu merci !, des hommes et des femmes dont l´imagination et la volonté ne se résignent pas à suivre les sentiers ordinaires de la vie de leurs semblables. Alors leur existence devient un roman dans le sens même où l´entendent les réalistes désabusés. Tel est le cas de la célèbre tragédienne française du XVIIIè siècle Claire-Joséphine Hippolyte Legris de Latude, dite Mademoiselle Clairon.
Quel roman passionnant à la Dumas pourrait-on écrire rien qu´en se bornant à raconter avec un peu de verve les avatars invraisemblables de sa longue existence mouvementée.
Voici une légère ébauche biographique. Mademoiselle Clairon naquit à Condé-sur-L´Escaut (Nord), en 1723. D´après les détails curieux qu´elle-même rapporte dans ses « Mémoires », elle était tellement chétive en venant au monde que sa grand´mère, femme très dévote, craignant une mort immédiate, décida de la porter sur-le-champ à l´Église paroissiale pour la faire baptiser, avant qu´il fût trop tard. Mais le curé n´était pas là. C´était justement pour le carnaval et le ministre du bon Dieu le fêtait lui aussi, habillé en Arlequin, chez un homme important de la contrée. Son vicaire, déguisé en Gilles, l´accompagnait. Alors c´est là que le baptême eut lieu. On prit du buffet de la maison tout ce qui pouvait être nécessaire, on fit taire un moment le violon, et on administra le sacrement à la petite. Cette bizarre cérémonie était un horoscope. Une enfant baptisée par un arlequin et un Gilles ne pouvait devenir avec le temps qu´une femme de théâtre. Mais sa mère ne l´entendit pas ainsi et elle voulut faire de Clairette une couturière du temps perdu ! L´enfant n´était pas née pour manier l´aiguille et le dé. Elle ne les aimait pas et, d´autre part, ce n´était pas du tout un métier qui convînt à sa santé. Alors la mère incompréhensive la grondait et même la battait. Un dimanche, elle l´enferma avec son catéchisme et son ouvrage de couture dans la pièce la plus haute et la plus nue de la maison. Claire avait déjà 12 ans. Bien entendu, elle ne s´attaqua pas à la couture ni au catéchisme, mais montant sur une chaise, le front appuyé contre une vitre, elle se mit à regarder les nuages et les maisons voisines. Tout à coup, une fenêtre s´ouvrit en face d´elle et lui offrit un spectacle qui la charma : c´était la célèbre Mademoiselle Dangeville qui préparait une leçon de danse. Sa famille et quelques intimes l´entouraient. La jeune fille dansa à ravir. La leçon finie, tout le monde l´applaudit et sa mère l´embrassa avec enthousiasme. Clairette fut bouleversée… Cette vision inattendue décida de sa vie.
Elle conçut sur-le-champ le projet de devenir elle aussi une artiste et quelque temps après elle échappa de sa maison et se rendit à Rouen, allant frapper à la porte d´un théâtre.
On l´accueillit et elle débuta comme « rat ». Elle avait à ce moment 13 ans. De Roue, la jeune échappée fut appelée bientôt à Lille et de Lille à Gand, dans une troupe formée pour le Roi d´Angleterre. Son succès commençait. Un général de l´armée anglaise se prit d´amour pour elle et lui offrit sa main ; mais elle déclina cet honneur.
Mylord, lui dit-elle : « je ne m´appartiens pas, j´appartiens à mon pays. Je veux bien être aimée dans mon palais, mais je veux toujours être aimée sur le théâtre »[1].
On dit que l´amant éconduit tenant par trop à sa conquête et la faisant garder à vue, elle fut obligée de se faire enlever pendant la nuit. La Clairon n´était point précisément belle, mais jolie et gracieuse avec sa figure chiffonnée. Du reste, le lord ne fut pas sa première conquête. Ce fut à Rouen qu´elle trouva son premier amour. Il s´appelait Du Rouvray. Quand elle fut vieille et délaissée, la Clairon se plaisait à rappeler ce nom et un jour, faisant allusion à une promenade qu´elle avait faite sur la Seine avec lui et au danger qu´elle avait couru de se noyer, elle écrivait :
-«Je serais morte à propos. Je n´avais pas encore la gloire, mais j´avais l´amour.[2]».
À Du Rouvray succéda un acteur appelé Rhodilles et à celui-ci, l´historien Gabriel-Henri Gaillard. Cette dernière liaison fut courte et se termina très mal. Gaillard, qui était un homme rancunier, écrivit par la nuit contre elle un pamphlet qui fit scandale : « Histoire de Mademoiselle Frétillon.[3] Mais sa réputation artistique n´en souffrit pas. Son renom commença à se répandre et elle parut à l´Opéra de Paris comme chanteuse et comme danseuse en 1743 ; mais elle ne fit qu´y passer sous la figure de Vénus dans l´opéra « Hésione ». Le 19 septembre de la même année, elle débuta au théâtre Français. L´artiste avait trouvé sa véritable voie. On dit que quelqu´un qui l´avait vu jouer à Rouen dans « Ériphyle» avait prédit qu´elle serait un jour la ressource du théâtre. Elle se souvint de cette prédiction et a son engagement elle mit pour condition qu´elle jouerait les grands rôles tragiques. Les vieilles filles de la maison ricanèrent de ses prétentions. Mais, quand elle parut sur la scène, de toutes parts l´enthousiasme éclata et on lui jeta des fleurs. Tout d´un coup, elle éclipsa toutes ses camarades, même Mademoiselle Dumesnil qui était plus naturelle qu´elle.
« Mademoiselle Clairon », écrirait Rachaumont, est toujours l´héroïne ; elle n´est point annoncée qu´il n`y ait chambrée complète. Dès qu´elle paraît, elle est applaudie à tout rompre. C´est l´ouvrage le plus fin de l´art. Elle a une grande noblesse dans ses coups de tête, c´est Melpomène arrangée par Phidias.[4]
La tragédie de son début fut « Phèdre ». Cependant, Mademoiselle Clairon était née comédienne, soubrette, mais non pas tragédienne. Elle le devint à force d´art et de travail. Elle avait beaucoup de physionomie et sa taille peu élevée semblait grandir en scène avec les sentiments de reines et des héroïnes qu´elle représentait. Contrairement au jeu passionné et naturel de Mademoiselle Dumesnil, sa rivale, elle empruntait tous ses effets à l´étude. Elle déclamait la tragédie d´un ton pompeux et fortement accentué. Son jeu était tout de calcul. Elle suivait l´école de la déclamation et non celle de la diction simple que venait d´illustrer Adrienne Lecouvreur ; mais son intelligence et son talent faisaient oublier ce qu´il y avait d´artificiel dans sa manière. Le poète Dorat l´a peinte dans les vers suivants :
« Ses pas son mesurés, ses yeux remplis d´audace. Et tous ses mouvements déployés avec grâce. Accents, gestes, silence, elle a tout combiné. Tout, jusqu´à l´art, chez elle, a de la vérité.»[5]
La carrière artistique de la Clairon s´étend de 1743 à 1753. Elle obtint ses plus  grands succès dans « L´Ephigénie de Tauride » de Saurin ; « Le Siège de Calais » de Bellay ; « Les Troyennes » de Chateaubrun, et surtout dans les tragédies de Voltaire : « Zulime », « Semiramis », « Olympie », « Tanerède », « Oreste », « L´Orphélin de la Chine », etc.
Le meilleur partenaire de la Clairon fut l´acteur Le Kain, protégé de Voltaire qui l´avait aidé à triompher grâce à son influence et même à sa bourse.
A propos de la première représentation de « Tanerède » en 1760, Emile Deschanel écrit : « Le succès fut des plus vifs : succès d´émotion, de transports et de larmes auquel contribuèrent les deux grands artistes : Le Kain et Mlle. Clairon. Le Kain faisait tour à tour pleurer ou frémir. Clairon enflammait tout : par exemple lorsqu´elle disait ces vers :
« On dépouille Tanerède, on l´exile, on l´outrage !
C´est le sort d´un héros d´être persécuté.
Le sens que c´est le mien de l´aimer davantage. »[6]

Deschanel ne fait que traduire à plus d´un siècle de distance l´enthousiasme des contemporains. En effet, nous avons déjà cité le témoignage de Bachaumont qui dans ses « Mémoires » ne se montre pas précisément un flagorneur. Le Baron de Grimm qui n´était même pas français, écrivait dans sa « Correspondance littéraire », le 15 août 1755, au lendemain de la première représentation de « L´Orphelin de la Chine » :
« Les actrices parurent pour la première fois sans paniers. Mr. de Voltaire a abandonné sa part d´auteur au profit des acteurs pour leurs habits. Il faut espérer que la raison et le bon sens triompheront avec le temps de tous ces ridicules usages qui s´opposent à l´illusion et au prestige d´un spectacle tel qu´il doit être sur un peuple éclairé. Mademoiselle Clairon a joué le rôle d´Idamé avec un applaudissement général. »
Fût-ce effectivement dans le rôle d´Idamé de « L´Orphélin » ou dans celui « L´Electre » ou dans celui de Roxane de « Bajazet », que Mlle Clairon se présenta pour la première fois sans paniers… ? Les avis sont partagés. En tout cas, personne ne conteste à Mlle. Clairon l´honneur d´avoir été une innovatrice clairvoyante en ce qui concerne le costume théâtral. Jusqu´à ce moment costumes et décorations étaient purement arbitraires et conventionnels. On ne se souciait pas du tout de la vérité ni même de la vraisemblance des uns ni des autres. On ne tenait aucun compte des pays ni des temps. Voltaire et la Clairon entreprirent la réforme. Dans « L´Orphélin de la Chine », le Kain porta à son tour une tunique rayée cramoisi et or, qu´il pensait être orientale. Du moins, on commença à chercher délibérément la vraisemblance.
Pour ne pas être injuste, il faut noter quand même que Madame Favart joua une paysanne en sabots et en jupe courte, avant que la Clairon supprimât les paniers « d´Electre ». Ce fut dans la comédie de son mari « Les amours de Bastien et de Bastienne », parodie du «Devin de village ». Ainsi celui-là put écrire avec un orgueil légitime :
« Ma femme a été la première en France qui aît eu le courage de se montrer comme on doit être. »[7]
En effet, la première dans la comédie, mais Mademoiselle Clairon, dans la tragédie « Suum cuique. »
Celle-ci fut l´actrice préférée de Voltaire qui lui porta toujours une grande admiration et une grande amitié. C´est le meilleur éloge que l´on puisse faire de son art, puisque Voltaire se connaissait en artistes de théâtre et on sait, d´autre part, qu´il n´était pas facile à leur égard.
Un jour, l´acteur « Le Grand » qui jouait le rôle d´Omar dans « Mahomet », devait prononcer ces deux vers :
« Mahomet marche en maître, et olive à la main. 
La trêve est publiée ; et le voici lui-même… »
C´était pendant une répétition. Au lieu d´y mettre la majesté nécessaire, Le Grand les prononça un peu platement, et Voltaire l´interrompit avec sarcasme :
-« Oui, oui : Mahomet arrive… C´est comme si l´on disait : Rangez-vous. Voilà la vache… ![8]
-Mais, Monsieur, pour crier comme cela il faudrait avoir le diable au corps !
-Et oui, Mademoiselle –réplica Voltaire. C´est le diable au corps qu´il faut avoir pour bien jouer la tragédie… ! »[9]
Mais il y avait encore plus. Comme Voltaire réécrivait généralement ses pièces un peu trop vite, il lui arrivait après de faire pendant les répétitions corrections sur corrections. Cela excédait les comédiens. Mademoiselle Desmares ayant fermé sa porte à l´auteur, il lui glissa des corrections par le trou de la serrure. Elle boucha le trou. Alors ayant appris qu´elle donnait un grand dîner, il lui envoya un très beau pâté. Quand on l´ouvrit, on vit douze perdreaux tenant dans leurs becs des papiers qui portaient les corrections nouvelles[10].
Eh bien, pour devenir l´artiste préféré d´un auteur de cet acabit, il fallait avoir du talent et… de la patience !
En effet, la correspondance échangée entre Voltaire et Mlle. Clairon montre que l´une était à la hauteur de l´autre en questions de théâtre. Elle ne se bornait pas à accepter docilement les conseils généralement adroits que le grand écrivain lui donnait. Elle discutait. Du reste, Voltaire témoigna souvent à Mlle. Clairon de la plus grande considération et de la plus cordiale estime. Ste. Beuve rapporte dans son étude sur «Florian» cette anecdote sur Mlle Clairon.
Mademoiselle Clairon était alors (1765) à Ferney; on lui ménagea une surprise pour sa fête: des galants complets qui vinrent lui chanter un petit berger et sa bergère. Le petit berger n´était autre que Florianet.
« J´étais vêtu de blanc, et mon habit, mon chapeau et ma houlette étaient garnis de ruban rose. Une jeune fille, vêtue de même, soutenait avec moi une grande corbeille pleine de fleurs. »
Le petit Florian chanta ensuite avec sa bergère une chanson en dialogue, composée par Voltaire à l´honneur de Mlle. Clairon:
Je suis à peine à mon printemps
Et j´ai déjà des sentiments…[11]
Bien sûr, l´illustre tragédienne ne se doutait pas à ce moment que le petit neveu de Voltaire, alors âgé de onze ans, deviendrait à son tour un grand écrivain et raconterait cette fête pour le 42 anniversaire de l´actrice, dans ses «Mémoires d´un jeune espagnol» (Florian se voulait de son origine espagnole à cause de sa mère.)
Le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale conserve une gravure anonyme, due vraisemblablement à Huber, représentant une autre visite de Mlle. Clairon à Ferney en 1767. On y voit Voltaire et Mlle. Clairon à genoux et les bras ouverts. Wagnière, le secrétaire de celui-là, essaie de relever son maître. En effet, lorsqu´ils se rencontrèrent la première fois à cette occasion, ils tombèrent à genoux l´un devant l´autre, sous le coup de l´émotion. Voltaire qui se sentait vieillir, ne voulait plus jouer la comédie et avait laissé Mme Denis transformer le théâtre de Ferney en une blanchisserie, à l´annonce de cette dernière visite de Mlle. Clairon, le fit vite reconstituer en honneur de son amie.
Cependant elle s´était déjà retirée de la scène, où elle avait régné en souveraine. Dans le théâtre et hors du théâtre. A l´époque brillante de ses triomphes, elle connut une vie, non précisément de reine, mais de déesse. Des amants magnifiques l´adorèrent : le maréchal de Richelieu, Marmontel, le marquis de Ximenès, David Garrick.
Marmontel, dont la Clairon servait au théâtre les succès vers1749, nous a raconté ses amours avec la tragédienne dans son livre : « Mémoires d´un père pour servir à l´instruction de ses enfants » (Paris, 1800, 2 v.).
Sainte-Beuve rapporte à ce sujet que le successeur de D´Alembert comme secrétaire perpétuel de l´Académie Française prit comme maîtresse Mlle. Clairon pour se consoler de Mlle de Navarre qui venait de le délaisser brusquement, mais tout en se consolant en même temps avec une autre jeune et séductrice actrice, Mlle. Verrière, qui, comme Mlle de Navarre, avait été auparavant maîtresse du Maréchal de Saxe. Aussi celui-ci en l´apprenant, se mit en colère et s´exclama :
« Mais ce petit insolent de poète me prend toutes mes maîtresses… ![12]
Sa liaison avec le Marquis de Ximenès se termina à cause d´un jeu de mots. Curieuse figure que celle de cet aristocrate d´origine espagnole, mélange de courtisan, d´intellectuel et de don Juan, qui prétendait un jour à la main de la nièce de Voltaire, se lia avec les actrices les plus en vue de son temps, prit pendant la Terreur le titre de « Doyen des poètes sans-culottes » et chanta plus tard Napoléon et Louis XVIII.
Mais l´amant le plus illustre et le plus enthousiaste de tous fut David Garrick. Naturellement c´était lui qui était le plus qualifié pour apprécier la valeur de la Clairon. Garrick fit graver un dessin où la tragédienne était représentée appuyée sur une pile de livres sur lesquels on lisait les noms de Corneille, Racine, Crébillon et Voltaire; entourée des attributs de la tragédie et couronnée par Melpomène. Au bas on lisait ces vers :
«J´ai prédit que Clairon illustrerait la scène.
Et mon espoir n´a point été déçu.
Longtemps Clairon couronne Melpomène:
Melpomène lui rend ce qu´elle en a reçu. »

A cette époque, la tragédienne menait un train de vie véritablement royal. Dans sa maison du Marais qu´avaient auparavant habité Racine et Adrienne Lecouvreur, elle recevait à sa table toutes les célébrités du siècle. Voltaire, Diderot, van Loo et Louis XV lui-même s´y coudoyaient avec Mesdames de Chabrillant, d´Aiguillon, de Villeroy, Du Deffand, de Galitzin et Geoffrin, Un jeune la Princesse de Galitzin demanda à la Clairon:
-« Quel souvenir de moi voulez-vous que je vous laisse ? »
-Mon portrait peint par van Loo –répondit l´actrice. Et van Loo faisant ainsi que le désirait Mlle. Clairon, la peignit dans le rôle de Médée montant sur un char, après avoir poignardé ses enfants. Louis XV lui-même ordonna qu´on fit à ce tableau le cadre le plus beau possible. Sa popularité devint si grande que ses admirateurs firent frapper des médailles d´après la gravure de Garrick et se décorèrent avec fierté de ce nouvel ordre. À force d´être flattée et adorée, la Clairon pensa que tout lui était permis et un jour elle osa braver la Pompadour même en disant d´elle :
« Elle doit sa royauté au hasard : je dois la mienne à mon génie. »
C´était vrai, mais c´était imprudent. Mais sa plus grande imprudence fut l´organisation de la mutinerie théâtrale de 1765 qui devait amener sa chute.  Elle a été décrite minutieusement par le mémorialiste Bachaumont. Laissons-lui la parole.
« Il s´est passé aujourd´hui (14 août 1765), à la Comédie Française, une scène dont il n´y a pas encore eu d´exemple depuis l´institution du théâtre. Les comédiens, instruits de la certitude de l´ordre du roi pour faire jouer Dubois (qui avait été expulsé de la Comédie pour n´avoir pas voulu payer un chirurgien qui l´avait soigné), n´ont pas voulu en avoir le démenti et le complot s´était formé chez Mlle Clairon de ne pas jouer, il s´est exécuté de la façon suivante. Tout étant disposé, sur les quatre heures et demies est arrivé Le Kain : il a demandé aux remainiers qui jouerait le rôle de Manni. « C´est Dubois, lui a-t-on répondu, suivant l´ordre du roi. »
-Cela étant, a-t-il répliqué, voilà mon rôle. » Et il s´en est allé. Molé est venu ensuite, qui a fait la même chose. Brizard et Dauberval ont suivi les traces de ces mutins. Enfin est entrée l´auguste Clairon, sortant de son lit, assurant qu´elle était toute malade, mais qu´elle savait ce qu´elle devait au public, et qu´elle mourrait plutôt sur le théâtre que de lui manquer.
-Qui fait le rôle de Manni ?, a-t-elle demandé. Ensuite, sur la réponse que c´était Dubois, elle s´est trouvée mal, et est retournée se mettre au lit.
Grand embarras dans le reste de la troupe : point de gentilhomme de la chambre. L´heure s´approche. On consulte M. de Biron, qui se trouve là, par hasard. On convient de donner le «Joueur » au lieu du « Piège » de Calais, et de glisser cette annonce à la suite du compliment. Cependant la nouvelle avait transpiré, et faisait l´entretien du parterre. On s´arrête à la vue du complimenteur, homme de mine piètre et mesquine, le vieux Bouret; il annonce sa vision, et déclare que la défection de quelques acteurs les met dans le cas de substituer le « Joueur » au « Siège de Calais ». À l´instant, des huées, des sifflets; le mot de « Calais ! » se répète de tous les endroits de la salle: on crie : « À l´Hôpital la Clairon ! Molé, Brizard, Le Daim, Dauberval, au For l´Évêque! » L´orateur est obligé de se retirer, et l´on met de nouveau en délibération ce qu´on fera. Cependant le tapage continuait et la garde voulait imposer silence. M. de Biron envoie dire qu´elle se contienne et laisse le public en liberté qui ne cessait de répéter : « La Clairon à l´Hôpital !, etc. » Mr. Biron consulté de nouveau par les comédiens, leur conseille d´essayer toujours d´entrer en scène : ce qui ayant été exécuté par Préville et Mme. Bellecourt, les cris ont redoublé. Les acteurs ne peuvent se faire entendre, rentrèrent dans la coulisse ; et le spectacle ne pouvant avoir lieu, un sergent vint haranguer le parterre de la part de M. le maréchal Le Biron : il annonça qu´on allait rendre l´argent ou les billets. Préville et l´autre semainier, le soir même, ont été rendre compte de l´aventure à M. le lieutenant général de police, qui leur a témoigné combien il était sensible à cela ; mais qu´il ne pouvait se dispenser d´exercer ses châtiments.
16 Avril. Fermentation étonnante dans Paris au sujet de cette histoire ; grand comité de gentilshommes de la chambre, tenu chez Mr. de Sartines. Le résultat est d´envoyer les coupables au For-l´Évêque. Brizard et Dauberval y vont aujourd´hui; Molé et Le Dain seront arrêtés à une certaine distance, et on écrit une belle lettre, où ils rendent compte de leur conduite, et déclarent que l´honneur ne leur permet pas de jouer avec un fripon.
Mlle. Clairon reçoit des visites de la cour et de la ville, au sujet de cet événement ; elle ne peut digérer l´affront qu´on a voulu lui faire de la mettre en face de Dubois. On rapporte à ce sujet qu´ayant interpellé quelques officiers qui faisaient cercle chez elle, et leur ayant demandé si dans leur corps ils n´en useraient pas de même, si quelqu´un d´eux avait fait une bassesse, ce qu´ils feraient, s´ils y ne le chasseraient pas ?, et si, par extraordinaire, la cour voulait le forcer, à garder un infâme s´ils ne quitteraient pas tous ? « Sans doute, Mademoiselle, reprend l´un d´eux avec vivacité, mais ce ne serait pas un jour de siège… ?
18 avril. Melle Clairon est au For l´Évêque depuis avant-hier…
Molé et Le Kain se sont rendus du lieu de leur retraite au For-l´Évêque…
23 avril – Molé et Brizard sont sortis aujourd´hui de leur prison, pour jouer dans « le Glorieux » et « Zéneide ». On ne peut attribuer qu´à une cabale gagnée par eux les applaudissements multiples avec lesquels ils ont été reçus. Leur insolence s´en est accrue, et l´on ne peut rendre l´indignation qu´à causée aux gens comme il faut ce contraste révoltant.
Quant à Mlle. Caliron, elle convertit en triomphe une disgrâce qui devrait l´humilier. Elle a été conduite au For-l´Évêque par Madame de Sauvigny. L´intendance de Paris ; et l´exempt, n´ayant pas voulu lâcher sa proie, est monté dans le vis-à-vis de cette dame, qui a pris Mlle. Clairon sur ses genoux, tandis que l´alguacil s´est assis sur le devant. On ne peut omettre une réponse qu´il a faite à Mlle Clairon, en lui signifiant l´ordre de sa détention. Cette héroïne a reçu la nouvelle, avec une noblesse digne d´elle ; elle a déclaré qu´elle était soumise aux ordres du roi, que tout en elle était à la disposition de la Majesté, que ses bien, sa personne, sa vie en dépendaient, mais que son honneur resterait intact, et que le roi lui-même n´y pouvait rien :
« Vous avez bien raison, Mademoiselle, a-t-il répliqué ; où il n´y a rien, le roi perd ses droits… »[13]
Tels firent les incidentes de cette fameuse mutinerie de comédients qui constitue le premier exemple d´une grève professionnelle dans les annales du théâtre français. Sans doute Mlle. Clairon et ses camarades avaient-ils raison, mais les temps des grèves et du syndicalisme n´étaient pas encore venus. Mlle. Clairon devança son époque.
Bien entendu, elle ne resta en prison que quelques jours, mais ces quelques jours suffirent pour que ses ennemis –car elle n´en manquait pas- comme La Harpe, dont elle avait refusé de jouer les tragédies : Freron, qui avait été violemment attaquée par Voltaire dans « L´Écossaise » ; Mme. Dumesnil, sa rivale, et d´autres encore cabalassent si bien que lorsqu´elle reparut, elle trouva ses adorateurs de vingt ans tournés vers d´autres vedettes montantes. Alors, dépitée, elle se retira. Elle n´avait pourtant que 42 ans. Ses élèves, Mlle. Rancourt, et Jean Mauduit de la Rive, héritèrent de sa popularité. Naturellement son renom commença à décliner, en même temps que sa fortune. Les opérations de l´abbé Terrai lui ayant ôté le tiers de son bien, la crainte de s´endetter le força de renoncer au luxe de son train de vie. Par la suite, ses années s´éloignèrent sans retour de sa maison. Elle en souffrit tellement qu´elle eut un moment l´idée de se retirer dans un couvent. Mais avant de prendre cette résolution extrême, elle tenta la dernière chance : le recours à la fidélité d´un de ses anciens amoureux : le maréchal d´Anspach. Elle frappa à sa porte et le petit prince allemand l´accueillit. Une autre étape de sa vie singulière allait commencer. Le margrave l´associa à sa couronne et en fit son premier ministre. Elle y resta pendant 17 années. En se rapportant à cette époque curieuse de sa vie, la Clairon écrit dans ses « Mémoires » :
« Le bonheur et la gloire du margrave étaient l´unique but de mes travaux et de mon ambition. J´ai fait tout le bien qu´on m´a permis de faire, je n´ai connu ni la vengeance ni la lâcheté. »
Enfin, un mauvais jour le souverain et son ministre se brouillèrent et la Clairon revint à Paris. L´occasion n´était pas propice. On vivait en plein règne de la Terreur. Avant son départ en Allemagne, elle avait placé en France de l´argent, mais en y revenant, elle se trouva complètement ruinée. Ruinée et vieille. La misère la plus noire s´abattit sur elle.
Arsène Houssaye raconte sur les dernières années de la Clairon une anecdote qui montre à quel degré de pauvreté et d´oubli était tombée la triomphante reine d´autrefois.
« Un matin qu´elle balayait son unique chambre en robe plus que fanée et en bonnet de nuit, un étranger se présenta : Mademoiselle Clairon ?
-Elle n´y est pas- dit la comédienne.
- Dites-lui que Mr. de Rouvray reviendra sur le soir. »
Mlle Clairon laissa tomber son balai.
« De Rouvray ! – murmure-t-elle en voyant descendre le visiteur ; si j´osais lui dire… Mais puisqu´il reviendra… Il ne revint pas. Loin de s´en plaindre, la pauvre vieille remercia le ciel. Elle ne voulait pas que celui qui l´avait adorée quand elle avait 16 ans, vit la fraîche et séduisante Clairon métamorphosée en vieille fille de 70 ans.
« Mon souvenir vaut mieux que moi-même – écrivait-elle à Mlle. Drouin.
La Clairon murut à Paris dans la paroisse de St. Thomas d´Aquin ; la 11 pluviose an XI (Février 1803), à 80 ans. La même année mouraient, pauvres aussi et oubliées, la Dumesnil, qui avait été son professeur, puis sa rivale, et Sophie Arnould, qui avait été son élève.
Die transit gloria mundi !
La Clairon a laissé des Mémoires qui elle-même publia à Paris en 1799, en un volume in-8. Ils sont écrits dans le style emphatique de l´époque et sont assez curieux non seulement pour les anecdotes de sa vie qu´elle raconte, mais pour les idées sur le théâtre qu´elle développe. Le poète Andrieux les réédita en 1822 (Paris, 10. in-8) avec une Notice en tête.






[1] Voir le “Grand Dictionnaire universel du XIX siècle », par Pierre Larousse, Paris 1869, t. 14.
[2] “Grand Dictionnaire universel du XIX siècle », Larousse, id.
[3] “Grand Dictionnaire universel du XIX siècle », Larousse, id.
[4]
[5] J. Travers au Dictionnaire Général de Biog. et d´Histoire par Desobre et Bachelet.
[6] Émile Deschanel, Le Théâtre de Voltaire, p. 382. Paris Calmann-Levy, 1888.
[7] Cité par E. Lavisse, Histoire Générale de France, t. VIII, p. 195, note.
[8] Rapporté par E. Deschamel, op. Cit, p. 178.
[9] E Deschamel, op. Cit., p. 193.
[10] Rapporté par Lucien Perez et Gaston Maugras dans “La vie intime de Voltaire avec Délices et à Ferney » – Paris Calmann-Levyy, 1885.
[11] Ste. Beuve, Causeries du Lundi, t. III, « Florian », p. 231.
[12] Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, « Marmontel », p. 529.
[13] Bachaumont, Mémoires (cans la Bibliothèque des Mémoires du XVIII s. ; publiée par F. Barrière, tome III, p. 269).

sábado, 30 de septiembre de 2017

MANUEL GARCIA SESMA (Fitero, 1902-1991)

Manuel García Sesma permaneció en el Campo de Concentración de Gurs desde el 8 de julio de 1939 hasta el 16 de enero de 1940.

Allí continuó su labor literaria, escribiendo los dos poemas que se publican a continuación. Y allí recibía las cartas de Suzy Valats, una estudiante de magisterio en la Escuela de Albi. Cartas que le salvaron, tanto a nivel personal como intelectual. Por primera vez, y en agradecimiento a este homenaje, publicamos a continuación la carta que esta mujer le escribió a Gurs el 13 de julio de aquel mismo año.
El recuerdo y el homenaje no llegan tarde. Luchó, Manuel García Sesma, luchó Julián Antonio Ramírez, y lucharon fiteranos y navarros, por un mundo en paz. Gracias. 




"El 8 de julio de 1939, fui trasladado al campo de Gurs (B.P.), llamado el Campo de los Vascos. Estaba bastante bien organizado, sobre todo la parte Norte, reservada a los Brigadistas Internacionales, en la que hicieron paseos y jardines, levantaron estatuas y abrieron cantinas. También había un próspero Economato Vaco, que el 31 de julio de dicho año, acusó un beneficio líquido de 15.007´15 francos. Por supuesto, en Gurs también había un Barracón de Cultura, un Hospital General, una Banda de Música, coros, etc.  y seguimos publicando el B. I. P. E. Su mayor inconveniente era la abundancia de una mala compañía: las ratas.
Permanecí en este campo hasta el 16 de enero de 1940, en que salí enrolado en la 184 C.T.E., para trabajar en el departamento del Maine et Loire. Mis estancias sucesivas en los Campos de Saint‑Cyprien y Gurs duraron 347 días.” (Revista Fitero 94)




PASODOBLE DE GURS


A Regino Sorozábal, en recuerdo de la velada musical,
celebrada en la barraca 11 del islote A,
el 24 de Noviembre de 1939.


Pasodoble castizo español,
en el campo fangoso de Gurs:
fuga alegre de mi corazón,
en potro de luz,
hacia el bello jardín de ilusión
de la vieja Iberia,
de mi amada tierra,
paraíso de oro, de grana y de azul.
Nostalgia vibrante de España,
clavada lo mismo que un puñal de acero,
 - daga del destierro -,
en lo más profundo de nuestras entrañas...
Voces sin sonido,
voces misteriosas
de la madre, la hermana o la esposa,
voces de los hijos que llegan de lejos,
traspasando el muro de los Pirineos
y desgarran nuestros corazones,
igual que las garras de hambrientos leones...
Pasodoble castizo español,
en el campo fangoso de Gurs:
nuestro triunfo gayo de clan fanfarrón,
que baila un castizo fandango andaluz,
dando taconazos, con gesto chulón,
sobre la cubierta del propio ataúd...
Sonrisa de gente bravía y jovial,
a la que no abate la infelicidad...
La miseria, el odio y la estupidez,
sirviendo de temas de alegres cuplés...
La postura gallarda y heroica
de nuestros toreros,
burlando con una graciosa verónica,
a los piojos, al hambre, a los negros...
Pasodoble castizo español,


en el campo fangoso de Gurs:
Manzanilla y flores y orgía de sol,
en el aquelarre de Belcebú...
La buenaventura, picaresca y bruja
de nuestras gitanas,
ahuyentado los búhos del tedio,
de los techos tétricos
de nuestras barracas...
Zarabanda de majas juncales,
que nos quiebran las duras cadenas,
desarmando a los hoscos gendarmes,
al repiqueteo de sus castañuelas...
Claveles de sangre de nuestros pensiles,
sobre la negrura de nuestro pantano,
y el cascabeleo de nuestros Madriles,
prendido en la gloria de nuestros harapos...
Pasodoble castizo español,
en el campo fangoso de Gurs:
Carcajada de bravos de humor,
que se ríen de su esclavitud,
porque saben que ningún tirano,
ni propio ni extraño,
jamás consiguió convertir en un manso borrego,
al fiero, indomable y soberbio
León español...

Campo de concentración de Gurs,
25 de Noviembre de 1939


Regino Sorozábal, que vivió en el islote D del Campo de Concentración de Gurs, era el Director del Conservatorio de Vitoria, hermano del famoso compositor de zarzuelas, Pablo Sorozábal. Organizó el Orfeón Vasco de Gurs, masa coral de 200 voces, que se distinguió desde la Fiesta del 14 de julio en el Campo, en conmemoración del 150 aniversario de la Revolución Francesa. (Julián Antonio Ramírez, carta del 21 de enero de 2001.)



30

DOLOR


Sí, sí. Yo te esquivaba, yo te huía.
Cuando un día me dieron la noticia
de que habías llegado con la pierna
amputada, a esta cárcel maldita,
sentí en toda mi carne
la horrible sensación de escalofrío
del que, al azar, un día se tropieza el cadáver
de un hermano perdido.
Lo mismo que un relámpago,
brilló en mi alma al punto un vivo anhelo
de volar a tu lado,
a llevarte un mensaje de consuelo fraterno
y de calor humano.
¡Pobre amigo entrañable, mutilado español,
arrastrando en silencio tus insignias de sangre,
por los campos trágicos de concentración!

Sin embargo...
Aquella misma tarde de otoño, gris y fría,
hundiendo sus muletas en el espeso fango,
vi pasar, a lo lejos, como una pesadilla,
un espectro encorvado.
Te conocí. Eras tú.
¿Tú, efectivamente, amigo mío..?
¡Oh!, no. No era verdad.
Aquél no era el oficial bravío
de Borjas y Montblanch.
No era aquél el estudiante majo
de los tiempos de Mola, de los que,
con las tejas de San Carlos,
quebraron la Corona.
Aquél no era el luchador romántico
de la FUE de Madrid,
que naciera luchando contra el fascio
y en la lucha contra él supo morir.
¡Oh! no. Tú no eras aquél. Era... ¡tu sombra!

Era la imagen de una tragedia honda. 

Gaillac, le 13 Juillet 1939


Manolo, petit ami chéri, j´ai vécu avec vous des heures bien angoissantes.  Depuis que vous m´avez annoncé votre départ de St. Cyprien, j´attendais si anxieusement votre lettre! Et vous voilà à Gurs, là où sont partis les miliciens qui étaient venus à la Croix Rouge à Gaillac. Ils logeaient en face de chez moi et étaient très souvent à la maison. Mais lorsqu´ils ont été guéris il a fallu qu´ils partent, nous les avons bien regrettés car ils étaient très gentils.
Je vous en prie de tout mon coeur, mon petit Manolo, il ne faut pas se laisser aller au chagrin. Cela me fait déjà tant de peine de vous voir malheureux. Ah! si je pouvais faire quelque chose pour vous sortir de cet enfer où vous vivez. Mon petit, si vous ne pouvez vous évader corporellement, partez du camp par la pensée, allez bien loin à travers les montagnes et la plaine, venez jusqu´ici. Là je vous attends toujours, vous le savez, à tout moment je pense à mon petit ami chéri. Je sais que dans ces camps on ne peut y vivre, au beau sens du mot, mais les gendarmes et les fils de fer barbelés ne vous empêcheront pas d´avoir pour vous sentir une intense vie intérieure, si belle et si forte que vous en oublierez ce qui vous entoure.
Oui, mon Manolo, j´ai reçu vos trois dernières lettres, d´abord celle qui contenait votre cahier de poésies que j´ai trouvées plus que belles, magnifiques. Je crois d´ailleurs vous en avoir parlé dans une lettre que je vous ai envoyée à St. Cyprien.  Si vous ne l´avez pas eu dites-le moi.  Puis une deuxième à laquelle j´ai répondu le matin où vous m´annonciez votre départ et que sûrement vous n´avez pas reçue.  Je ne crois pas qu´on prenne la peine de vous l´envoyer, mais dites-le moi si par hasard on le faisait.
Il faut que vous ayez du courage pour traverser cette épreuve, beaucoup de courage, chéri; mais essayez d´oublier tout cela, tout ce qui vous entoure. Je suis toujours près de vous en pensée. Ah! si je pouvais y être réellement, je vous promets que vous ne seriez pas malheureux. Quelles belles heures nous passerions ensemble, n´est-ce pas? Peut-être un jour...

            Maintenant que je suis en vacances je vous écrirai plus souvent qu´à l´ école (qu´est-ce que cela va être!). Vous aussi, n´est-ce pas?  Vous serez libéré de votre travail de St. Cyprien, du moins en partie, alors je vais vous demander quelque chose. Pourrez-vous me faire de longues lettres et m´écrire plus souvent? Je serais si heureuse si vous le pouviez.  Vos lettres me font tellement plaisir et je suis si contente de les recevoir.
Mercredi je pars de Gaillac pour aller passer un mois à St-Antonin, une petite ville du Massif Central qui est, à ce qu´il paraît, très intéressante en été. Je vous dirai ce que j´en pense la semaine prochaine et en même temps je vous donnerai mon adresse pour que vous puissiez m´écrire directement là-bas. J´espère recevoir votre réponse avant que je parte.
Vous savez, Manolo chéri, la pluie n´est pas toujours merveilleuse. Hier soir avec Arlette nous venions de Graulhet à bicyclette (à 18 km de Gaillac) et à moitié du chemin un orage nous a obligées à aller nous abriter à la première maison rencontrée. Nous y sommes restées de 6 h. à 7 h 1/2. Et tout en regardant tomber la pluie, une pluie diluvienne, je me disais "Il pleut, c´est merveilleux, je t´aime".  Je vous assure que lorsque le soleil est revenu, c´était encore plus merveilleux.
La pluie doit avoir son charme, mais lorsqu´on ne la reçoit pas sur le dos. Je l´adore, la regarde tomber de derrière les vitres, en ne pensant à rien, ou plutôt, si en pensant à quelqu´un que l´on voudrait près de soi en ce moment.
"Pour un coeur qui s´ennui, oh! le chant de la pluie" a dit Verlaine.  Il et vrai que c´est une délicieuse musique au rythme de laquelle on peut mettre toutes les paroles que l´on veut.
Ecoutez Manolo, je veux bien faire la géométrie avec vous, je ferais tout  ce que vous me demanderiez, mais ne me posez pas des problèmes si difficiles.
Je ne sais pas ce que c´est qu´un hexaèdre, alors je ne peux pas vous transformer de sphère en cette chose-là.  Je n´ai aucun pouvoir magique dans ce genre d´exercices, aussi je me déclare battue, mais je serais très contente si vous voulez me l´expliquer. Je m´instruirai un peu, je vous assure qu´en mathématiques, cela ne me fera pas mal. Manolo, je serai heureuse de vous avoir comme professeur, allez, je ne vous jouerai pas de méchant tour et votre élève qui trouve que "A+B-D n´est pas égal à "Je vous aime" sera un élève modèle.  Vous verrez, vous ferez de moi ce que vous voudrez (en mathématiques, j´entends!)
Vous n´aurez qu´à parler et vous serez obéi.  Ah! que ne ferait-on pas pour vous?
Aujourd´hui c´est la fête à la République; elle a 150 ans, pauvre vieille grand´mère pourvu qu´elle ne meure pas bientôt! (Elle est morte. Dieu ait son âme).
Savez-vous à (ce) que je travaille maintenant en Espagnol, je traduis vos poésies.  Je crois vous avoir dit déjà que j´étais enchantée de "crépuscule albigeuse".  Merci mille fois pour cette belle poésie et pour tout le travail que vous a demandé le joli petit cahier qui les contenait toutes.
Ce soir, chéri, si je vais danser je penserai à vous tout le temps, d´ailleurs cela ne me changera pas, je pense toujours à vous.
Au revoir petit ami, je vous quitte ce soir en vous disant "Du courage, je suis avec vous".
Je vous embrasse, mon cher petit, et je vous en prie, réagissez contre le mauvais sort, la vie sera belle bientôt. Vivons avec l´espérance, votre petite

Suzy.

TRADUCCIÓN

Gaillac, le 13 Julio 1939

Manolo, amigo querido, he vivido con usted horas bien angustiosas. Desde que me anunció su salida de St. Cyprien, esperaba con tanta ansiedad su carta ! Y ya está en Gurs, allí adonde se fueron los milicianos que habían venido a la Cruz Roja de Gaillac. Se alojaban en frente de mi casa y estaban muy a menudo en casa. Pero cuando se curaron tuvieron que irse, lo sentimos mucho pues eran muy simpáticos.
Le ruego de todo corazón, mi pequeño Manolo, no tiene que dejarse atrapar por el dolor. ¡Ah! Si yo pudiera hacer algo para hacerle salir de este infierno en el que vive. Pequeño amigo, si no puede escaparse corporalmente, salga del campo con el pensamiento, márchese lejos a través de las montañas y de la llanura, venga hasta aquí. Aquí le espero siempre, usted lo sabe, siempre estoy pensando en mi pequeño amigo querido. Sé que en esos campos no se puede vivir, realmente, pero los gendarmes y las alambradas no le impedirán llevar una intensa vida interior, tan bonita y tan fuerte que usted se olvidará de todo lo que le rodea.
Sí, mi Manolo, he recibido sus tres últimas cartas, primero la que contenía su cuaderno de poesías que he encontrado muy bonitas, magníficas. Creo en ese sentido habérselo dicho en mi carta que envié a Saint-Cyprien. Después una segunda a la que he respondido por la mañana en la que usted me anunciaba su marcha y que seguramente no ha recibido. No creo que se tomen la molestia de enviármela, pero dígame si por casualidad lo hicieran.
Tiene que ser valiente para atravesar esta prueba, mucho coraje, querido ; pero intente olvidar todo esto. Ah si pudiera estar allí realmente, le prometo que no sería desgraciado, qué horas tan bellas pasaríamos juntos, ¿no es verdad? Quizás un día….
Ahora que estoy de vacaciones le escribiré más a menudo que en la escuela (¡qué va a pasar). Usted también, ¿no? Le liberarán de su trabajo de St. Cyprien, al menos en parte, entonces quiero pedirle algo. ¿Podría escribirme cartas muy largas y escribirme más a menudo? Me sentiría muy feliz si usted pudiera. Sus cartas me hacen tanto bien y estoy tan contentar de recibirlas.
            El miércoles salgo para Gaillac para ir a pasar un mes en St-Antonin, una pequeña ciudad del Macizo Central que es, a mi juicio, muy interesante en verano. Le diré lo que pienso la semana próxima y al mismo tiempo le daré mi dirección para que pueda escribirme directamente allí. Espero recibir su carta antes de mi partida.
Sabe, Manolo querido, la lluvia no es siempre maravillosa. Ayer por la tarde veníamos con Arlette de Graulhset en bicicleta (a 18 kms. De Gaillac) y a mitad de camino una tormenta nos ha obligado a ir a refugiarnos en la primera casa que hemos encontrado.
Nos hemos quedado allí desde las 6 a las 7 h 1/2. Y además de mirar cómo caía la lluvia, una lluvia diluviana, me decía « Llueve, es maravilloso, te quiero. » Le aseguro que cuando el sol ha vuelto a aparecer, era todavía más maravilloso.
La lluvia debe tener su encanto, pero cuando no nos cae sobre la espalda. La adoro, la miro caer por detrás de los cristales, sin pensar en nada, o más bien, si, pensando en alguien que uno quisiera tener junto a sí en ese momento.
« Para un corazón que se aburre, oh, el canto de la lluvia » ha dicho Verlaine. Es verdad que es una deliciosa música al ritmo de la cual se puede poner todas las palabras que se quiera.
Escuche Manolo, quiero hacer la geometría con usted, haría todo lo que me pidiera, pero no me plantee problemas tan difíciles.
No sé lo que es un hexaedro, entonces no puedo transformarle esta esfera en aquello. No tengo ningún poder mágico en este género de ejercicios, por lo tanto me declaro derrotada, pero me gustaría que usted me lo explicara. Me instruiré un poco, le aseguro que en matemáticas, no me vendrá mal. Manolo, seré muy feliz de tenerle como profesor, vamos, no le jugaré malas pasadas y su alumna que encuentre que "A+B-D no es igual a « Le quiero » será una alumna modelo. Verá, verá, hará de mí lo que usted quiera (en matemáticas, por supuesto).
No tendrá sino a hablarme y le obedeceré. ¡Ah ! ¿qué no habría que hacer por usted !
Hoy es la fiesta de la República; tiene 150 años, pobre vieja abuela, mientras que no se muerta pronto! (Esta muerta. Dios tenga su alma)
Sabe qué trabajo ahora en español, traduzco poesías. Creo haberle dicho que estaba encantada con "crépuscule albigeuse".  Gracias mil veces por esta bella poesía y podo el trabajo que os ha exigido el bonito cuadernillo que las contenía todas.
Esta tarde, querido, si voy a bailar pensaré en usted todo el tiempo, no me cambiará esto, estoy con usted.
Adiós pequeño amigo, le dejo esta tarde diciéndole « Coraje, estoy siempre con usted. »
Le abrazo, querido amigo, y se lo ruego, reaccione contra la mala suerte, la viera será bella pronto. Vivamos con la esperanza, su pequeña.
Suzy.