sábado, 5 de septiembre de 2015

Tricot

TRICOT

MANUEL GARCÍA SESMA

Saint-Maurice d´Ibie, le 6 Mars 1941


A Mlle Suzy Valats

Ce jour-là, Elle avait reçu de Lui une lettre frappante. Frappante...? Toutes les lettres de Lui étaient des lettres frappantes. Toutes frappaient toujours son petit coeur, comme un marteau l´enclume d´une forge. C´était un forgeron de coeurs cet homme-là..... Combien de fois avait-Elle repassé ce passage insinuant....?
Un jour, il y a longtemps, tu m´envoyas une poésie: “L´Infidèle” de Maurice Maetherlinck. T´en souviens-tu...?
Et s´il demande où vous êtes.
que faut-il répondre...?
- Donnez-lui mon anneau d´or
sans lui répondre...
Alors je t´envoyais cette apostille:
Je ne saurais jamais faire un reproche à une femme qui m´aima beaucoup, m´attendit patiemment pendant quelque temps, mais à la fin, prit le bras d´un autre homme, lasse d´attendre en vain....
Et bien: le commentaire vaut encore.
Il vaut toujours...”
Encore....!
Toujours...!
Ces deux adverbes perçaient son coeur trouble comme une épingle d´acier. Elle seule connaît, sait la valeur réelle et mystérieuse de ce renoncement, si froid en apparence.
Renoncement! Voilà le mot fatidique et poignant. Combien de larmes avait-il arraché de ses yeux...?
Renoncement! Voilà le secret puissant de cet homme-là. Lui ne demandait jamais comme les autres. Lui renonçait.... C´était sa force. Lui se suffisait à soi-même.
Et une fois de plus, Lui renonçait aujourd´hui.....
Malgré tout....
Depuis vingt mois, Elle venait d´obtenir de Lui quelque chose d´inattendu: son consentement d´agréer d´Elle un petit présent. Dès la première lettre. Elle qui soupçonnait – des soupçons uniquement ....! – la situation dramatique de son correspondant, lui avait offert avec discrétion son aide cordiale. Mais lui l´avait refusée tout de suite par cette drôle de boutade:
Pardonnez, Mademoiselle. Je n´accepte jamais des femmes belles qu´une seule chose: elles-mêmes....
Pour la millième fois, Elle l´avait prié dans sa dernière lettre: “Il faut que tu me dises ce dont tu as besoin. Demande-moi n´importe quoi. Je le l´enverrai.”
Lui se laissa vaincre. Lui avait un coeur mathématique qui devinait par instinct l´heure précise à laquelle il fallait céder ou refuser aux femmes. Et bien, celle-là était l´heure de la condescendance. Lui donc condescendit.
Pour que tu n´interpretes pas mon refus systématique comme un brutal entêtement, je veux bien que tu tricotes pour moi une paire de gants.”
Lorsqu´Elle lut ces lignes son coeur fit un bond. Peu s´en fallut qu´Elle ne pleurât d´allegresse.
Tricoter pour Lui...! C´était le comble du bonheur. A la fin. Elle avait réussi à rendre quelque service à son ami inconnu. Quelque service...? Elle en douta un moment. Dans la situation où il se trouvait, une simple paire de gants serait-elle réellement son plus urgent besoin...? Que cela était étrange....!
Et en effet, Elle ne se trompait pas. Pour Lui ce n´était pas un vrai service, mais une complaisance. Il s´agissait de contenter sa petite amie. Et c´est exclusivement pour cela qu´il la chargea de tricoter des gants. Enfin de compte, pour une jeune fille, c´était une tâche très légère et très jolie.
Tricoter c´est en effet l´occupation la plus féminine parmi les travaux manuels du sexe faible. Toute la vie de la femme est un tricot éternel. Enfant, Elle tricote avec les fées les rêves bleus de ses poupées. Jeune fille, elle tricote avec son coeur les rêves rouges de l´Amour. Mère, elle tricote avec ses fils, les rêves jaunes de l´Ambition. Vieille, elle tricote avec sa foi les rêves gris de l´Au-delà. Toute la vie de la femme est un tricot patient et beau de tendresse et de dévouement.
Tricoter c´est pour la femme rêver, aimer et travailler. C´est tirer de la pelote de son coeur le fil de soie de sa vie et en tisser des fins tissus de foi, d´amour, de rêverie...
Cette nuit-là, Elle tarda quelques heures à s´endormir. La lettre, les fautes, la jolie poésie qu´il lui avait envoyée ci-jointe, frappèrent son imagination obstinement. Sa tête était une ronde folle d´images tracassantes.
D´abord, Elle se mettrait à la tâche après les vacances. Alors c´était Noël. Elle se reposait chez elle dans une jolie ville du département du Tarn: Gaillac, la petite patrie de Dom Vaissete et du baron de Portal.
Gaillac:
ses vignes et son parc.
Combien de fois avait-Elle songé à Lui sous la pompe fleurissante de ce Parc...? Combien de fois avait-Elle tricoté des rêves de bonheur sous le tricot de feuilles de ses arbres en fleur...?
Durant les trois jours qui lui restaient pour épuiser le petit congé, Elle pensa fréquemment au modèle de tricot à faire. Oh! Choisir convenablement – c´est-à-dire conformément aux goûts de son ami – parmi les quarante ou cinquante façons diverses de tricoter des gants, c´était en effet un vrai problème, même pour une devineresse. Bien entendu, Elle partait de la naïve hypothèse que Lui connaissait toutes les façons de tricoter des gants. Et alors le conflit était grave....
Dame! Lequel préférerait-il...?
Le point tunisien...?
Le point ananas...?
Le point brides simples...?
La maille anglaise...?
La maille marguerite...?
La maille mousse...?
La maille de riz...?
Joli bouillamini!
Lorsqu´Elle reprit le chemin de son école, le lendemain du Nouvel An, Elle ne s´était pas encore décidée. Et pourtant il fallait se hâter. Il fallait commencer dès l´arrivée.
Mais alors arriva l´imprévu: une tempête furieuse de neige. Résultat: un blocage pendant quelques jours, dans un petit hôtel du parcours[1].
Que c´était donc ennuyeux!
Bien entendu, pendant ce temps, Elle ne cessa de penser à Lui.
Il neigeait, il neigeait incessamment. Elle portait avec soi la dernière poésie qu´il lui avait dédiée: Neige. Elle la relit.
Combien de fois...?

Il neige, il neige, il neige

Sur les champs de l´Ardèche.
Et c´est le blanc paysage
Comme une bacchanale de colombes amantes...
Comme un galop joyeux de nues jeunes filles...
Comme un griserie de ravissantes nymphes...
Comme une inattendue pyrotechnie d´étoiles...
Comme une artillerie parfumée de pétales...
Comme un dévoilement de charmeuses fiancées
Comme une zarabande d´écumes et de perles...
..........
Mais cette belle musique de la neige tombante éveillait dans son coeur de tristes sentiments. Ah! les mains qui lui écrivaient des choses si gentilles, étaient peut-être en ce moment transies...! Lui n´avait pas de gants comme Elle, pour les défendre contre le froid...
C´était navrant.
Elle s´imaginait sa pénible situation et en souffrait terriblement. Elle avait déjà souffert tellement pour Lui...!
Parce qu´Elle l´aimait. Oui. Elle l´aimait profondement. Et voici le signe infaillible: sa souffrance pour son infortune.
Aimer c´est compatir – Unamuno l´a dit. On peut communier en effet sans amour aux jouissances d´un homme. Cela n´est pas l´affaire du coeur, mais simplement des sens. Ah! mais lorsqu´on prend une part, une part réelle aux souffrances et aux malheurs d´un être, c´est sans doute qu´on l´aime. Compatir c´est chérir.
Certes, Elle l´aimait, le chérissait. Pourquoi..? Demande absurde. Quand on apprend pourquoi on aime, c´est qu´alors on n´aime plus.
Mais jamais un amour ne fut plus ignorant. Chose curieuse! Elle ne le connaissait pas personnellement. Elle ne l´avait jamais vu, ne lui avait jamais parlé, ne l´avait jamais entendu. Autour de Lui, tout était complètement brumeux, mystérieux et imprécis.
Il n´y avait pour Elle qu´une chose éclatante: sa correspondance. Ah! mais oui: celle constituait la revanche, un miroir très limpide et très clair de son coeur et de son âme.

Tandis que la neige tombait indolemment sur les sapins du parc de l´hôtel et formait lentement dans sa coupe des petits nids argentés, Elle évoqua mélancoliquement une après-midi le procès de cette passion-là qui la bouleversait depuis vingt mois[2]. Peut-être cet amour de roman n´était-il de même que le nid blanc de son coeur torturé, formé par une chute mystérieuse de lettres ensorcelantes...?
La dernière était la 56ème[3]. Elle en tenait bien le compte. Et Elle les gardait comme un trésor: le grand trésor de sa vie sentimentale.
Et quelle richesse fantastique de sentiments! De la tendresse et de la fermeté, de la douleur et de la joie, de l´enthousiasme et de l´indignation, de la galanterie et de la gravité, des conseils et des poèmes...., il y en avait de tout, il y en trouvait de tout. Et tout noble, poli, cordial et magnifique.
Cependant tout avait commencé par une badinerie de collegienne. Alors, Elle était une joyeuse normalienne[4] de troisième année. Une insouciante jeune fille qui apprenait plus facilement les lettres des tangos à la mode que la Physique ou l´Histoire; qui aimait plus les fiancés que les professeurs; qui préférait les cinémas et les dancings aux classes et aux livres...
Et Lui...?
Un proscrit, un paria étranger et inconnu confiné dans un lointain endroit, dans des circonstances tragiques. Mais les parias comme Lui venaient de soutenir, pendant deux années et demi, une guerre farouche et acharnée, qui avait passionné le monde entier.
Alors un simple hasard les mit en communication.
Des mobiles...? Pour Elle, celui de la curiosité. Pour lui, celui de la distraction.
Mais depuis la première lettre, la curiosité s´était transformée chez elle en intérêt; tout de suite, en charme. Cet inconnu mystérieux paraissait mouiller sa plume dans l´encrier de Lucifer. D´autres amies correspondaient de même avec d´autres proscrits, comme Lui; mais la différence épistolaire était si frappante...! Elle en était orgueilleuse et son plus grand plaisir c´était de montrer à ses amies les missives qu´Elle recevait de Lui.
Mais tout à coup la réserve commença. Pourquoi...?
D´autres sentiments moins superficiels que la vanité prenaient place dans son âme. Ah! le coeur est très discret! Et c´est son coeur qui commençait à s´intéresser.
Alors chaque jour, Elle attendait ses lettres avec une impatience croissante. Leur lecture ne lui procurait plus un simple effet de charme séducteur, mais d´émotion étrange. C´était le trouble de la passion naissante. Le coeur d´une femme, enfantant un amour, tremblante comme une rose qui s´ouvre. Cette écriture de pattes de mouche, mais claire et ferme, s´enfonçait dans son coeur tendre, comme les griffes d´un aigle.
Détail émouvant! Il demeurait dans un enfer; et toutefois il ne lui écrivait généralement que des choses jolies et ravissantes. Seulement de temps en temps il laissait échapper une phrase, un mot qui permettaient de déviner une tragédie silencieuse et profonde.
Mais elle n´était point capable de comprendre sa situation. Ah! Elle était une enfant heureuse, joyeuse et insouciante. Le bonheur est aveugle pour l´infortune!
Mais un soir, une camarade, assez bien renseignée, raconta dans le dortoir de l´Ecole la vie horrible des hommes confinés là où son correspondant restait et alors Elle ne put pas supporter le récit; et s´enfermant dans sa cabine, Elle se mit à sangloter amèrement.
Oh! Mais cela était affreux..! Mais Lui n´avait jamais raconté de ces histoires poignantes...!
Ah! alors Lui ne l´écrivait que des poèmes, des essais galants, de missives rêveuses et séduisantes.
Qui était donc cet homme déconcertant...?
Elle commença à s´inquiéter sérieusement. Se serait-Elle rendue amoureuse de cet inconnu-là...?
Ce serait une vraie folie. En outre, Lui-même l´en avait prévenue loyalement. Parce qu´Elle était une gosse sans expérience; mais Lui était un homme expérimenté qui avait dépassé les trente ans.
Mais le coeur ne comprend rien, ni reflexions ni conseils. Et Elle ne pensait plus que par son coeur.
Un drame intime commença alors à tourmenter la jeune fille: le drame d´un amour maîtrisant et impossible.
Impossible...?
Le plus tragique de cette situation c´est qu´Elle comprenait aussi parfois la folie de cet amour; et de plus ... qu´Elle n´avait nullement des haleines d´héroïne.
D´ailleurs, d´autres amours vulgaires, mais inmédiates, tournaient souvent autour de sa jeunesse et sollicitaient son coeur faible.
Elle était sympathique et jolie. Elle aimait à s´amuser. Elle fréquentait beaucoup de gars. C´était donc naturel que fréquemment Elle se vît aussi assiégée de prétendants.
Alors c´était l´angoisse. Elle cherchait anxieusement une solution, mais Elle ne trouvait que le désespoir.

Dans les moments de sérénité, Elle méditait. Pourquoi se torturer pour un aventurier lointain et inconnu, alors que d´autres garçons qu´Elle connaissait, étaient prêts à lui demander sa belle main...? Pourquoi renoncer à des amours sûres et tangibles pour un autre idéal et problématique...?
Oh! Non. Il fallait être sage et positive. Lui ne pouvait être pour Elle qu´un ami; son meilleur ami. Pas plus.
Bien entendu, Elle ne se sentait pas forte pour renoncer à cette amitié. Mais cela – pensait-Elle – suffisait. Le reste n´était qu´une chimère...
D´autre part, sa chair et son sang de vingt ans se soulevaient souvent contre cet étrange amour de fantastique roman, qui n´était pas capable d´enflammer ses lèvres par un baiser ardent ni d´allumer ses yeux par un regard étincelant.
Alors Elle commençait – ou recommençait – un idylle avec un des garçons[5] de sa connaissance. Mais quand Elle croyait aboutir enfin au dénouement rationnel de son drame, une missive frappante de Lui rompit le passager enchantement. Son ombre ensorcelante se projetait puissamment sur son coeur et bouleversait ses propos les plus sages.
Ah! Lui n´était point les autres....
La comparaison engendrait fatalement la désillusion et le spectre d´un remord futur paralisait sa décision.
Et s´il revenait un jour,
que faut-il lui dire...?

Pauvre jeune fille!

Une catastrophe[6] terrible s´abbatit peu de temps après sur son pays. Elle qui n´avait connu jusqu´à ce moment que la face du bonheur, vit alors de très près la mine de l´infortune.
Pour compléter cet apprentissage, quelques mois après, Elle se trouva tout à coup seule, confinée dans un hameau[7] très misérable, égaré dans les montagnes.
Elle était déjà une institutrice. Les temps joyeux de normalienne étaient finis. Les amies, les fiancés, les dancings, les cinémas, le confort de sa maison et de l´Ecole.., tout avait disparu. Tout restait éloigné, là-bas, là-bas...
Et ici, au somment de la montagne, la pauvreté, la solitude et la tristesse.
Ses rêves bleu de jeune fille en fleur avaient abouti à cette réalité: le drame obscur, navrant, de sa vie nouvelle...

Une seule chose n´avait pourtant pas changé autour d´Elle: l´ombre mystérieuse de cet homme-lâ déconcertant, toujours sereine, toujours touchante, toujours ensorcelante... La même ombre qui en ces moments de solitude dans la chambre de l´hôtel du parcours, enveloppait doucement son coeur, tandis que la neige tombait en silence sur les sapins du parc.
Il neige...
Il neige...
Il neige...
Sur mes yeux las, tes lèvres...
...............
Lorsque trois jours après, Elle arriva enfin à sa petite école, son premier souci fut de lui écrire.
Je te remercie de tout mon coeur, pour la jolie poésie. Je goûte pleinement ces vers maintenant que j´ai pu rêver, pendant une semaine en regardant tomber la neige. Je vais tout de suite commencer tes gants. Je suis tellement heureuse de pouvoir enfin travailler pour toi...!”[8]
D´ailleurs, le choix de ce tricot qui depuis quelques jours la tracassait, était déjà définitivement fait. Elle emploierait pour les poignets les côtes doubles; pour les mains, le point brides simples, à lignes horizontales. Simplicité et droiture, comme son âme.
Pour la couleur, Elle choisit le bleu marine, comme celui de la surface de la Mer qu´il aimait à la folie.
Et le lendemain, la jolie institutrice se mettait fievreusement à la tâche.
            La pointe courbée de son crachet d´acier bougeait à la hauteur de son coeur d´or, comme dans l´espace un point de symbolique interrogation...
Et tandis que ses doigts tricotaient soigneusement la maille bleue de cette paire de gants, sa fantaisie stellaire tissait l´iris radieux d´une illusion de Grand Amour, telle une Pénélope séduisante et rêveuse, attendant patiemment son époux....







[1] Lettre numéro 
[2]
[3]
[4] École Normale d´Albi (Tarn)
[5]
[6]
[7] Cruzi
[8]

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