sábado, 5 de septiembre de 2015

Rentrée


RENTRÉE

Saint-Maurice d´Ibie, 30 septembre 1941



Que les vacances sont vite passées! Pourquoi les minutes de bonheur ont seulement soixante secondes, tandis que les minutes mornes et les minutes fades ont toujours soixante siècles...?
Voilà la plainte amère qui montait du fond de l´âme de la jeune et jolie institutrice, retournant tristement un jour d´Octobre à sa petite école de campagne. Au fur et à mesure qu´elle s´approchait du hameau minuscule, égaré dans les monts de Lacaune, son coeur sensible se serrait avec angoisse, comme celui d´un condamné à mort en route pour l´échaufaud.
Que la joie de ses vacances s´était vite évaporée! Que Roanne, que Vichy, que Lyon, que St.-Etienne, que St.-Céré, que Gaillac, enfin que toutes les villes où elle avait séjourné pendant l´été, paraissaient en ce moment lointaines....
L´automne s´insinuait mélancoliquement. Les feuilles commençaient à tomber des arbres, et les illusions de son coeur.
Le moment redouté de la rentrée des classes était enfin arrivé.
La rentrée! La rentrée! L´ancien spectre de sa vie scolaire!  Pourtant comme elle la regrettait en ce moment...! Car alors qu´elle était étudiante, la rentrée des classes était certes un peu morne, comme l´est toujours la perte de la liberté. L´Ecole, les livres, la pionnes, les professeurs, la discipline, la cloche,..., voilà autant de choses agaçantes, inventées je ne sais par qui, pour ennuyer les étudiants.
Mais si elle retrouvait alors ces empêchements, en revanche elle rencontrait aussi ses camarades, ses amies, la jolie capitale du département, ses allées, ses cafés, ses jeunes gens, ses dancings, ses cinémas, enfin toutes les attractions que la vie des villes offre toujours à la jeunesse et notamment à la jeunesse scolaire.
Tandis qu´à présent.... quelle perspective s´ouvrait devant ses yeux? Quatre maisons misérables – quatre maisons littéralement! – perdues dans la montagne et une vie d´isolement, d´abandon, de cauchemar, en marge des commodités les plus élémentaires de l´existence.
Perspective sombre! Horizon de désespoir!
Au lieu de Paulette, de Geo, de Suzy, des bruyantes condisciples d´autrefois, les neuf gosses sales et rustiques de la classe de l´endroit. Au lieu du batîment moderne et confortable de la Normale, une tanière sinistre et étroite avec des gouttières qui laissent entrer le vent....
Au lieu des allées de la ville, le fumier qui coulait devant l´école – Au lieu des dancings, des cafés, des cinémas, les loups de l´ouragan et les matins du froid harcelant, la solitude des soirées interminables et silencieuses, au coin du feu d´une cuisine misérable....
Et tout cela pendant tout l´hiver, plutôt, pendant dix mois!
Mon dieu, mais quel crime avait-elle commis la pauvre gosse, pour enterrer sa jeunesse, sa beauté, ses vingt et un ans, dans ce trou de poignant cauchemar...?
Quand elle commença à parcourir lentement la dernière station du chemin qui l´amenait directement à l´endroit, la pauvre jeune fille éprouva la sensation de remonter la pente du calvaire où elle allait crucifier son existence. Chaque lacet de cette pente serpentine, longue de sept kilomètres, était comme un lacet noué à sa gorge et la traînant brutalement vers son triste Golgotha.
Parfois elle essayait de réagir courageusement, mais c´était une entreprise supérieure à ses forces. Le cafard l´emportait sus ses élans.
Il y a un an, elle avait fait le même chemin, mais pour la première fois, elle ne connaissait pas encore le village. Elle allait y débuter comme institutrice. Elle avait encore naturellement toutes les illusions du débutant.
Mais à présent..., elle n´avait dans son imagination que le fantôme effrayant de la vie menée là-haut l´année écoulée, pendant 334 journées. Et elle allait remcommencer ...! C´était navrant.
On parle souvent de sacrifices... – Oui. Le soldat qui fait don de sa vie obscurément sur les champs de bataille, est un sacrifié. On le glorifie.
Le missionnaire qui fait don de sa vie obscurément dans une tribu lointaine de sauvages, est un sacrifié. On le sanctifie.
Le savant qui fait don de sa vie obscurément dans un laboratoire de recherches scientifiques est un sacrifié. On l´immortalise.
Mais qui a pensé à glorifier, à sanctifier ou à immortaliser; qui a pensé même à rappeler ces obscures héroïnes des écoles de campagne qui font don de leur jeunesse, de leur beauté, de leur existence, pour allumer l´âme ténébreuse d´une demi-douzaine de gosses misérables, perdus au fond d´un vallon désertique ou sur le sommet d´une montagne.
L´arrivée au hameau miniscule, fit à la jeune institutrice l´impression d´un écroulement. Lorsqu´elle traversa le seuil de son taudis, elle sentit en effet en elle comme si s´écroulaient sur son coeur tous les gros blocs de pierre grise de ses murs et toutes les dalles d´ardoise de son toit. Elle était comme aplatie, écrasée sous le poids de la tristesse, se laissa tomber comme une morte sur le lit de sa petite chambre, elle éclata en sanglots, elle pleura .... – Elle pleura silencieusement longtemps...
Mais.....
A quelques centaines de kilomètres, elle avait un ami – “Un ami véritable – a écrit Joseph de Maistre – est au pied de la lettre un conducteur qui soutire les peines.”
Eh bien, cet ami lointain était un ami véritable; c´est à dire, un conducteur de la souffrance. Ah! il connaissait déjà par propre expérience toutes les grimaces de la tristesse, de la douleur et de l´infortune. C´est pour cela qu´au lendemain de sa rentrée, elle reçut une lettre de cet ami, rédigée dans ces termes éprouvants.
Du courage, ma petite amie! Ne te laisse pas aller au désespoir. Regarde avec sérénité autour de toi. Te crois-tu plus malheureuse que les jeunes filles qui demeurent à Paris...? Nous vivons des temps d´Apocalypse. Des millions et des millions d´êtres humains souffrent actuellement en Europe encore plus que toi. Tout le continent est à présent en deuil. Dès le cap La Hague au cap Matapan, l´horizon est un terrible cauchemar. Pourquoi toi seule serais en ce moment une exception de joie? Mais le cauchemar disparaîtra bientôt. Pour toi, pour moi, pour tous ceux qui pâtissent inconsciemment. De la patience et de l´espérance...
Du courage, ma petite amie! L´infortune est une occasion Une occasion morale. Une occasion de tremper  le coeur, de forger le caractère et d´éléver notre âme. Profites-en...
Du courage, ma petite amie! Au-dessus de la brume du malheur, flotte toujours l´écho sublime d´une mélodie prométeuse. C´est la mélodie du sacrifice, de la vaillance, de l´orgueil et de la satisfaction intérieure; c´est la chanson triomphale de celui qui, harcelé par toutes les forces déchaînées de l´orage, sent en lui une énergie supérieure et indomptable, capable de braver sereinement la foudre et l´ouragan...
Du courage, ma petite amie! Tu es une héroïne. Oui. Une héroïne. Ne l´oublie pas. Une héroïne comme le soldat, comme le missionnaire, comme le savant, qui font don de leur vie généreusement. Montre-toi à la hauteur de ton rang....
-         Du courage, ma petite amie, toujours du courage, encore du courage!
Mais....
-         Si tu éprouves quelquefois de la défaillance, mon amie chérie, au bout du compte, toujours faible femme....,
si assise quelques soirées au coin du feu, tu ressens dans ton coeur le froid de la jeune femme, oubliée ou délaissée..., regarde bien dans les braises du foyer: la plus brûlante est mon coeur ardent qui échauffera le tien...
Si en ouvrant par une nuit sans lune la fenêtre de ta chambre, tu ressens dans ton coeur les ténèbres de ta vie plongée dans la noirceur, regarde bien l´étoile la plus brillante du firmament; c´est mon regard qui allumera le tien...
Si (...) contre les draps de ton lit, tu te réveilles une aube congelée, et ressens dans ton coeur de ton existence solitaire...., le vide désolant, attends les premiers rayons du soleil levant: ce sont des chauds baisers, jaillis du coeur, que mes lèvres t´envoient.....





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